20-08-2008

Débat « Science et politique »

Édouard Brézin. Nous sommes exactement dans l’actualité. Les chercheurs revendiquent actuellement un espace dans lequel il n’y ait pas une lecture exclusivement politique des programmes de recherche publique. Or ce qui me fait un petit peu peur dans votre discours, c’est l’idée que les chercheurs travaillent sur ce qui les intéresse au lieu de travailler sur ce qui est utile à la société. Dans les grands organismes publics, en particulier le CNRS, les chercheurs travaillent sur les projets qui leur paraissent intellectuellement intéressants. Il se trouve, et c’est toute l’histoire des sciences, que les choses intellectuellement intéressantes sont celles aussi qui ont permis de faire des progrès. Un exemple : l’une des plus grandes découvertes de la biologie de ces dernières années est l’interférence ARN. Elle a valu le prix Nobel 2006 à deux Américains. L’interférence ARN, c’est la possibilité de rendre certains gènes silencieux. Des biologistes de l’Institut Pasteur me disent que, grâce à cela, il est vraisemblable que dans dix à vingt ans, on aura autant de médicaments nouveaux que tous ceux que l’on connaît actuellement. Pourtant, cette découverte s’est faite dans le cadre d’un travail sur l’immunologie du pétunia. On peut encore citer l’exemple des rayons X, du GPS, de la relativité…

Cécile Duflot. Je suis tout à fait d’accord sur l’absolue liberté du travail scientifique. Cela veut dire aussi la possibilité de travaux simultanés et divergents. Et cela veut dire qu’il n’y a pas une science officielle mais qu’il y a un véritable soutien public à la recherche. Or, une grande partie de celle-ci est aujourd’hui financée par des entreprises privées avec des objectifs de court terme.

Édouard Brézin. La science, ce n’est pas seulement faire des produits, c’est aussi notre relation au monde, c’est une façon d’être dans notre planète et de comprendre notre destin d’humains.

Cécile Duflot. On doit donc défendre la recherche pour la recherche, pour l’amélioration des connaissances et même pour le processus de recherche en tant que tel. Comme écologiste, je ne mesure pas la production de la société uniquement en termes de PIB (produit intérieur brut). Je suis très contente d’entendre un communiste remettre en cause une vision scientiste ou plutôt technologiste. Et je rejoins André Chassaigne pour dire que les progrès technologiques doivent être évalués aussi à l’aune des risques qu’ils font courir. Autant je suis attachée au principe de précaution, autant je considère que la société doit être capable de prendre des risques à partir du moment où ils sont assumés et débattus. Est-ce que, indépendamment des risques qu’ils font courir, les OGM sont vraiment utiles ? À quelle vision du monde font appel certains progrès scientifiques ? C’est la responsabilité des politiques de savoir quelle société on veut construire et vers quoi on veut aller.

André Chassaigne. Pour préciser mes propos, je pense que nous devons nous poser la question des effets d’une utilisation mécaniste des résultats de certaines recherches. Mais je partage entièrement ce que dit Edouard Brézin sur le fait qu’il faut donner aux scientifiques les moyens de faire leur travail, sur le fait que la recherche fondamentale doit se conduire sans idées préconçues. Et je soutiens totalement la mobilisation actuelle des chercheurs et des personnels de la recherche. Au nom de l’utilitarisme, le gouvernement cherche à mettre des freins aux travaux engagés dans certains domaines et veut favoriser descontrats qui auraien uniquement pour objectif d’avoir tel ou tel résultat concret. Cette conception du travail des scientifiques ne peut qu’affaiblir la recherche publique et mettre les chercheurs directement sous la pression d’intérêts privés. Les conséquences pourraient être catastrophiques. C’est toute la recherche française qui risque ainsi de prendre beaucoup de retard.

Édouard Brézin. Ce qui me gène, comme beaucoup de scientifiques, ce sont les groupes de pression qui ont des idées toutes faites. Premier exemple : sur les OGM, je suis ignorant. Des gens me disent qu’en Afrique 40 % des récoltes sont détruites par des insectes, la possibilité d’arrêter cela mérite qu’on y réfléchisse. Je me dis que, d’un autre côté, il y a peut-être des dangers, mais personne ne m’a encore montré un mécanisme par lequel les OGM tueraient. Placé dans la situation du citoyen, je n’accepte pas une démarche d’interdiction a priori des recherches. Autre exemple pour lequel je suis un peu plus compétent. Lorsque le gouvernement de Lionel Jospin a été formé, les Verts ont fait partie de la coalition gouvernementale mais l’une de leurs conditions - non écrite - a été l’interdiction de Superphénix. Il n’y a eu aucun débat, ni à l’Assemblée, ni dans la presse, ni dans l’opinion, et Superphénix a été fermé. De sorte que, alors que des milliards avaient été investis, nous n’avons pas la réponse à la question : peut-on utiliser les surgénérateurs ? Je suis terriblement choqué que des gens arrivent avec des réponses là où il y a des questions.

Cécile Duflot. Ce n’est pas un mystère. L’arrêt de Superphénix faisait effectivement partie d’un accord qui, d’ailleurs, n’était pas multipartite. Mais le lancement du programme nucléaire français n’a pas, lui non plus, fait l’objet d’un débat. La décision s’est prise dans le bureau du général de Gaulle.

Pour en savoir plus : Site de l’Humanité

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