20-08-2008

Débat « Science et politique »

Comment réconcilier science et politique ? La table ronde

Avec Edouard Brézin, ancien président de l’Académie des sciences, ancien président du Cnrs, professeur à l’école normale supérieure, André Chassaigne, député communiste du Puy-de-Dôme et Cécile Duflot, secrétaire nationale des Verts

Entre admiration et franche hostilité, les relations sont parfois difficiles entre les scientifiques, le monde politique, les citoyens. Comment l’expliquez-vous, et comment construire d’autres rapports entre les uns et les autres ?

Cécile Duflot. De ce point de vue, les Verts sont souvent caricaturés comme les politiques qui n’aiment pas les scientifiques, alors que c’est fondamentalement le contraire et qu’il y a beaucoup de scientifiques parmi eux. C’est un sujet essentiel. Dans le triangle que constituent les citoyens, les politiques, les scientifiques, si un élément fait défaut, cela ne fonctionne pas. On ne fait pas de politique uniquement avec les citoyens en faisant abstraction d’une réflexion technique et scientifique, de perspectives de progrès, même si je prends ce mot avec beaucoup de pincettes. Cela ne fonctionne pas non plus si les politiques ne sont que les arbitres des expertises des scientifiques. Je crois très important qu’il y ait ce dialogue entre les uns et les autres et quy ait un soutien public à la recherche scientifique, sans obligation de résultats, en particulier à court terme.

Édouard Brézin. Nous sommes dans une société technologiquement complexe où on doit prendre beaucoup de décisions. Par exemple, les conseils municipaux sont très souvent perdus pour savoir quoi faire des ordures ménagères. Des gens disent que les dioxines, c’est Seveso et l’agent orange du Vietnam, et d’autres que ça ne fait rien à petites doses. On voit bien la difficulté pour nos élus de se faire une opinion dans un discours brouillé. Ce que je voudrais affirmer d’abord, de la manière la plus nette, c’est que la démocratie ce n’est pas le pouvoir des experts. Il est clair que la démocratie, c’est le pouvoir des élus. Dans le triangle dont parlait Mme Duflot, il y a des experts qu’il faut évidemment solliciter. Et il y a un devoir des élus de s’informer. Ensuite le troisième volet, celui des citoyens, est beaucoup plus complexe. Comment les écouter, comprendre leurs inquiétudes, celles qui sont justifiées et celles qui parfois ne le sont pas. Songez qu’au début du XIXe siècle, la traversée des tunnels par les chemins de fer annonçait pour certains la mort de l’humanité ! Il faut donc, en effet, qu’il y ait un dialogue. De quelle nature ? C’est une question sur laquelle j’ai des idées assez confuses. Il y a eu des cas que j’ai trouvé tout à fait satisfaisants et d’autres que j’ai trouvé préoccupants. Concernant les déchets nucléaires, en 1991, nos députés se sont interrogés pour savoir ce qu’il fallait en faire. Ils ont voté une loi à l’initiative de Christian Bataille, le 30 décembre, qui donnait quinze ans aux scientifiques, aux agences publiques que sont le CNRS et le CEA, pour essayer de répondre. Peut-on enfouir en surface, stocker en profondeur ? Est-ce sûr ? Peut-on transmuter ? La loi posait des questions précises et rendez-vous était pris en 2006. À cette date les scientifiques ont donné l’état de leurs résultats, les questions sur lesquelles ils avaient une réponse, celles pour lesquelles ils n’en avaient pas encore. Ainsi, il n’y a aucune indication sur la possibilité de transmuter. Le délai a donc été prolongé. C’est, selon moi, l’exemple d’une méthodologie idéale. Les députés s’interrogent, demandent aux experts de travailler et de leur dire où ils en sont, en dehors de tout intérêt privé. Ce n’est pas cette méthodologie qu’on a choisie pour les OGM et le résultat a été complètement pourri depuis le début.

André Chassaigne. Contrairement à une idée reçue, il n’y a pas de murs entre les chercheurs, la politique et la société. Les chercheurs sont à part entière dans la société et peuvent donc avoir des positionnements très différents. Sur les OGM, j’ai rencontré des scientifiques qui, à partir de leur travail, sont très impliqués, sont des militants anti-OGM. Et d’autres, notamment à l’INRA, qui ont un souci d’indépendance scientifique. Ils disent : voilà ce qui se passe, voilà les risques encourus et les problèmes que cela peut poser, c’est aux politiques de trancher. J’apprécie ce positionnement mais, pour autant, je ne rejette pas le scientifique qui assume politiquement ses combats. Deuxième observation, les chercheurs sont soumis en amont aux commandes qui leur sont faites. Sur les OGM, les commandes publiques ont, depuis des années, porté sur la biologie moléculaire plutôt que sur la toxicologie, l’allergologie, l’écologie. Et certains chercheurs se sont d’autant plus inscrits dans ces orientations que des progrès fascinants sont faits sur la transgenèse. Troisièmement : le lien avec la société. Il a beaucoup changé. Et je le dis comme communiste, alors que notre parti a été très marqué par le scientisme en considérant que le progrès, la recherche scientifique, étaient, par eux-mêmes, porteurs de bonheur. À l’Assemblée nationale, j’ai cité un texte d’Albert Camus qui m’a beaucoup frappé. Il l’a écrit deux jours après Hiroshima. Il oppose une utilisation intelligente de la recherche à celle menant à un possible suicide collectif. Enfin, il y a des questions qu’il faudrait se poser en amont. Restons sur l’exemple des OGM. On dit : cela va permettre de lutter contre les insectes ravageurs, d’économiser des pesticides, du pétrole, cela va économiser du travail, augmenter la rentabilité, la valeur nutritive d’une plante… Mais est-on prêt à développer ces acquis de la science en sachant que, parallèlement, on crée une domination économique qui pourra avoir des effets terribles sur l’agriculture mondiale ? Dans ce cas-là, je privilégie le choix citoyen.

Pour en savoir plus : Site de l’Humanité

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