01-04-2008

Interview - Projet de loi sur les OGM

Projet de loi sur les Organismes Génétiquement Modifiés


Interview d’André Chassaigne parue le 01/04/08 dans L’Humanité


L’Humanité : Quelle appréciation portez-vous sur ce projet de loi, et plus globalement sur l’utilisation des OGM ?
André Chassaigne : Notre appréciation ne peut être dissociée du mode de développement alternatif que nous souhaitons co-élaborer et faire partager au plus grand nombre : quelle agriculture voulons-nous pour répondre aux besoins alimentaires de la population mondiale ? Quel environnement comme espace de vie pour les habitants de cette planète ?
L’utilisation actuelle des OGM en agriculture ne répond évidemment pas à notre volonté de maîtriser l’alimentation avec une production agricole de qualité respectueuse de la santé humaine et de l’environnement. Bien au contraire, sur le plan mondial et dans leur utilisation agricole, les OGM sont aujourd’hui un outil de domination économique entre les mains des firmes agrobiotechnologiques et semencières qui se construisent, avec le régime des brevets, une véritable machine de guerre. Les pouvoirs de cette arme alimentaire sont colossaux alors qu’approche l’heure de la fracture alimentaire et des difficultés à nourrir la planète. L’emblématique Mosanto en est une expression terrifiante.
Cela ne signifie pas pour autant que les OGM sont à rejeter globalement comme une forme de monstre destructeur de l’humanité. Leur apport est déjà considérable, notamment en pharmacie où l’usage de la transgénèse est massive. Aussi, pas davantage pour les OGM que pour le nucléaire, il ne faut identifier une technologie issue du progrès scientifique à l’usage qui en est fait.

L’H : Mais qu’en est-il plus particulièrement des OGM agricoles, objet central du projet de loi ?
A.C. : Aujourd’hui les produits génétiquement modifiés ne sont pas d’un apport suffisant pour contrebalancer les conséquences de leur utilisation sur les dépendances économiques qu’ils génèrent, les problèmes environnementaux qu’ils créent et les innovations agronomiques qu’ils bloquent. Et les produits génétiquement modifiés actuels, dont les fonctionnalités se bornent à celles des pesticides, ne permettront pas de faire évoluer les méthodes culturales pour des paysans vivant dignement de leur travail. Quant au maïs MON 810, dont l’autorisation est suspendue, peut-on affirmer qu’il est d’un bénéfice durable pour les producteurs ?
Je ne me permets pas d’affirmer pour autant, de façon péremptoire, que la transgénèse ne sera pas, dans quelques décennies, d’un apport réel pour mieux nourrir la planète en élargissant les possibilités de culture dans les milieux naturels hostiles ou en améliorant les capacités nutritionnelles d’un produit alimentaire. Encore faudrait-il alors qu’il s’agisse d’innovations variétales adaptées à chaque territoire, protectrices de la biodiversité et intégrées à une vision non mercantile de la production agricole ! Mais je ne dis surtout pas pour autant que les OGM permettront de résoudre les problèmes grandissants de la faim dans le monde, dont les causes dépassent largement les seules conditions géographiques et agronomiques.
Cependant, quoi qu’il en soit, tout au long du processus de découverte scientifique, et plus particulièrement dans le domaine des biotechnologies, c’est aux citoyens, et à leurs représentants politiques, de prendre position en évaluant l’intérêt pour la société d’utiliser tel ou tel apport de la recherche. C’est d’ailleurs ce qui devrait être un objectif prioritaire de ce projet de loi.

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L’H : Ce n’est donc pas le cas dans le projet de loi qui vous est soumis ?
A.C. : Il introduit en effet l’expertise sociétale et l’avis citoyen dans le Haut conseil des biotechnologies, en créant un comité de la société civile au côté d’un comité scientifique. Malheureusement, la majorité a rejeté en commission les amendements que nous avons présentés pour faire évoluer le texte et permettre que ce collège de la société civile puisse bien remplir son rôle. En ce qui concerne le comité scientifique, la diversité des opinions n’est pas assurée avec un système de cooptation ne garantissant pas la présence de scientifiques porteurs d’approches différentes.

L’H : Quel est votre positionnement sur les questions très controversées de la coexistence des cultures et de la liberté de consommer avec ou sans OGM ?
A.C. : La volonté des députés communistes et républicains est claire : aller vers la transparence la plus complète sur tous les aspects de la loi. Ainsi, en ce qui concerne la coexistence des cultures, nous avons la conviction que le texte doit donner plus de garanties. Je pense plus particulièrement aux agriculteurs bio très attachés à leur cahier des charges et à l’absence de toute trace d’OGM dans leur production, mais aussi aux apiculteurs, extrêmement inquiets quant à la contamination du pollen.
Or, nous avons constaté, en commission, une totale fermeture du rapporteur et le rejet systématique de nos amendements. Bien au contraire, un jeu bien construit au sein de la majorité ouvre la porte à des amendements qui atténuent les contraintes techniques de production à respecter pour les plantes génétiquement modifiées. Les députés de la majorité vont-ils mettre les dernières touches au travail de siphonage des sénateurs UMP pour vider cette loi de ses aspects positifs et l’éloigner encore davantage des conclusions du Grenelle de l’environnement ?
En ce qui concerne la traçabilité et l’étiquetage des produits, nous sommes là aussi favorables à la transparence la plus complète. Certes, la réglementation européenne a placé artificiellement, et sans doute provisoirement, la barre à 0,9 % de présence fortuite d’OGM dans un produit pour qu’il soit étiqueté comme contenant des organismes génétiquement modifiés. Mais nous pensons cependant que le consommateur devrait savoir réellement ce qu’il mange avec une information plus conforme à la réalité.
Cette question est l’enjeu central des débats. Elle conditionne en effet la possibilité ou pas de faire coexister des cultures OGM et conventionnelles : la coexistence est-elle possible si la classification est fixée au niveau de détection scientifique, aujourd’hui bien en deçà de 0,1 % ? C’est toute la difficulté, et les contradictions, d’un texte qui s’appuie sur le fait qu’un produit peut être non OGM sans être à zéro OGM !

L’H : Quelle est dans ce contexte votre position sur les cultures en plein champ ?
A.C. : La culture d’OGM en plein champ fait l’objet d’appréciations différentes au regard de l’interprétation que l’on a du principe de précaution. Sur les cultures commerciales, nous disons nettement qu’elles sont à proscrire en l’état actuel des connaissances : nous pensons qu’elles produiront plus d’effets négatifs sur les autres techniques culturales et la biodiversité sans apporter de bénéfices économiques pour les agriculteurs. Aussi, nous mènerons bataille sur les différents articles de la loi pour les interdire, puis, si nous ne sommes pas entendus, pour limiter les conséquences négatives de leur développement.

L’H : Mais qu’en est-il de la recherche ?
A.C. : Les processus de recherche publique ne doivent pas être bloqués à priori en interdisant systématiquement de procéder à des essais en plein champ. Bien entendu, ce type de recherche en conditions réelles doit être très exceptionnel et dûment justifié quant à sa nécessité qui devrait se limiter à évaluer objectivement la réalité du risque sur l’environnement, notamment en matière de contamination de parcelles avoisinantes et de réaction du milieu naturel. Et il est indispensable que tout passage au champ soit soumis au contrôle citoyen et accompagné d’un protocole extrêmement strict pour contenir les éventuels flux de gènes et neutraliser toute conséquence négative sur l’environnement.
Les institutions de recherche publique indépendantes des financements privés sont les seules à avoir la légitimité pour conduire ces essais : l’enjeu est non seulement de maîtriser une recherche sans liens avec les compagnies semencières, pour un progrès agronomique dégagé de la brevetabilité du vivant et au service de tous, mais aussi de développer notre potentiel d’expertise. Pour cela, il faut bien évidemment donner à la recherche publique les moyens nécessaires.

(Vous pouvez aussi consulter le dossier OGM du site)

Pour en savoir plus : André Chassaigne

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