15-05-2003

Conditions de la présence du loup en France

Contribution au rapport de la commission d’enquête sur les conditions de la présence du loup en France et l’exercice du pastoralisme dans les zones de montagne.

Ce rapport est un document remarquable et une synthèse de qualité sur la présence du loup en France et l’exercice du pastoralisme dans les zones de montagne. Rappelons que cette commission d’enquête avait été constituée à la suite des sollicitations de nombreux éleveurs désemparés par la présence du loup dans leurs montagnes et par l’impossibilité qu’ils avaient de réagir aux attaques des loups contre leurs troupeaux.

Les auditions et visites sur le terrain ont été d’une extrême richesse et les éléments recueillis constituent une base de données de grand intérêt : le rapport rassemble ainsi des informations, témoignages, analyses et appréciations qui permettent de mieux comprendre la problématique du loup et plus largement des autres grandes prédateurs (lynx, ours).

Aussi, faut-il saluer en premier lieu le travail réalisé et l’apport indiscutable qu’il représente.
Il n’en est pas moins gâché par des orientations qu’il est difficile d’approuver et qui conduisent à des affirmations caricaturales, inutilement polémiques et occultant certains témoignages recueillis, avec, au final, une série de propositions élaborées d’ailleurs sans concertation réelle au sein de la commission.

  • Certains titres de chapitre expriment un parti-pris manquant d’objectivité et confortant des thèses en contradiction avec les auditions et visites effectuées par la commission d’enquête : il en est ainsi de l’affirmation d’un doute sur le retour naturel du loup, s’appuyant sur le fait que « de lourdes incertitudes subsistent », ce qui est complètement faux. L’enquête a révélé tout au contraire qu’aucun doute ne subsiste aujourd’hui sur cette question.
    Non seulement cette assertion est inexacte mais elle alimente inutilement une controverse démentie par des témoignages multiples et des preuves scientifiques irréfutables : colonisation progressive des Apennins par le loup, mode de dispersion, annonce de l’imminence de son retour dans le Mercantour, analyses génétiques…
    Le texte est ainsi souvent perverti par des propos maximalistes et démagogiques qui n’aident pas à résoudre un problème qui exige au contraire de la rigueur, de la mesure et une objectivité scrupuleuse.
  • Un autre parti-pris est de privilégier les conséquences négatives de la présence du loup.
    Or, de nombreux témoignages ont aussi montré un apport appréciable pour le développement des territoires concernés. Le texte lui-même démontre fort bien que cette crise a aussi des effets positifs sur l’évolution du pastoralisme.
    Quand les acteurs locaux ont la volonté de positiver, des bénéfices non négligeables peuvent être tirés de la présence du loup sur un territoire : au-delà d’un simple attrait touristique en terme d’image, souligné certes dans le rapport avec une approche utilitariste, il s’agit aussi de valoriser l’apport éducatif pour une meilleure compréhension de notre environnement, de la biodiversité et aussi en terme de responsabilité vis-à-vis des générations futures.
    Mais, pour valoriser cette dimension, il aurait fallu expliquer, ce qui n’est pas fait dans le texte, que les grands prédateurs sont aussi des éléments de l’équilibre biologique et combien de loup, animal protégé, a sa place dans le patrimoine de l’humanité.
    Il s’agit-là d’une réalité qui ne peut être réduite à un fantasme sorti de l’imaginaire d’urbains sentimentalement bucoliques.
  • Il ne suffit pas d’affirmer la nécessité « d’un dialogue constructif entre toutes les parties concernées ». Encore faut-il proposer formellement des espaces de discussions et surtout renouer le dialogue, ce qui exige, contrairement au rapport, de ne pas jeter l’anathème sur le milieu associatif intervenant dans la protection de l’environnement.
    Ainsi, la proposition d’exclure les bénévoles du réseau loup comme l’interprétation outrancière des propos de certaines personnes auditionnées ne vont pas dans le bon sens.
    Il en est aussi de la proposition de « créer une structure de recherche spécialisée dans l’expertise en génétique moléculaire ».
    En effet, cette structure existe déjà à Grenoble, avec le « Laboratoire d’écologie alpine » remarquablement animé par le professeur Taberlet : il s’agit désormais de lui donner des moyens supplémentaires pour fonctionner dans de bonnes conditions en valorisant un savoir-faire reconnu, avec les objectifs de mieux répondre aux besoins et d’être plus réactifs.
  • En ce qui concerne le dispositif de régulation proposé, avec une différenciation entre territoires, comment ne pas s’interroger sur les critères de délimitation des zones où le loup serait « interdit »… et par voie de conséquence supprimé dès la première attaque meurtrière !
    Les zones d’exclusion seraient donc celles où la cohabitation pose le plus de problèmes, avec de graves nuisances pour l’élevage, mais surtout celles où les mesures d’accompagnement ont été a priori rejetées. Le risque est grand d’encourager ainsi les comportements de repli et de refus de toute évolution.
    Il faut au contraire, avant tout, conforter les mesures d’accompagnement et conditionner les éventuelles actions de régulation à la mise œuvre effective de mesures techniques de protection.
    Les propositions de régularisation proposées conduiront inéluctablement à des abus, et d’autant plus que l’autorisation d’élimination pourra être accordée à tout berger-chasseur sur décision d’un conseil municipal.
    De fait, au regard de la faible population de loups, ne s’agit-il pas d’une volonté masquée d’éradication sur le territoire français ?
    Une autre approche aurait pu être celle de la contractualisation entre toutes les parties concernées. Elle n’est pas prise en compte alors que c’est une dimension fondamentale. Des aides spécifiques pour les contraintes induites par la présence du loup et le financement des mesures de protection des troupeaux seraient accordées sur la base d’une politique partagée concrétisée par des chartes d’occupation des territoires.
    Une assurance pour couvrir les prédations ne pourrait d’ailleurs se concevoir qu’en accompagnement d’une telle contractualisation.
  • En ce qui concerne l’élevage ovin et le pastoralisme, n’aurait-il pas fallu davantage souligner que la question du loup est devenue le symbole de la crise profonde de cette filière ? Le loup n’est qu’un problème supplémentaire dans la crise structurelle de l’élevage ovin : aussi est-il essentiel de porter tous les efforts sur les solutions à porter à cette crise ovine.
    Le rapport a bien mis en évidence les difficultés de la filière. Trois points mériteraient d’être approfondis :
    Comme dans toute l’agriculture la filière ovine se heurte à l’absence de prix rémunérateurs. Une politique agricole de soutien des prix paraît nécessaire pour protéger cette filière et le revenu des éleveurs ovins confrontés à la concurrence des moutonniers du groupe de Cairns (Nouvelle Zélande, Australie notamment). La démarche de valorisation de la viande ovine française doit dans cette perspective être encouragée, sans exclure a priori l’adoption de labels valorisants tels que « l’agneau de la région du loup », à l’image du « broutard du pays de l’ours ».
    Il devient effectivement nécessaire de mener une véritable politique de formation des bergers et d’encourager la modernisation des exploitations. Cette exigence répond à l’évolution de la filière : les élevages ovins à titre d’activité complémentaire tendent à disparaître et ce sont surtout les exploitations où l’élevage ovin constitue l’activité principale qui se maintiennent. Pour cela, des aides européennes à l’investissement, et non plus seulement de soutien au revenu, sont à privilégier. De tels efforts en faveur du pastoralisme, avec davantage de bergers, permettraient aussi de mieux contrôler les troupeaux et ainsi de réduire les pertes accidentelles (200 000 victimes par an), les attaques des troupeaux par les chiens (50 000 victimes)… et bien sûr par les loups (2 500 victimes).
    La pression foncière, la configuration des aides européennes au revenu (qui n’ouvrent pas droit au complément pour élevage extensif dont bénéficie la filière bovine) déplacent les élevages ovins vers les zones les plus défavorisées du territoire. Cette évolution exigerait d’aider les éleveurs en conséquence. Les éleveurs sont aujourd’hui des éléments déterminants de la protection des territoires et de l’occupation des espaces.
    Il est nécessaire de bien appréhender le fait que les principaux prédateurs, pour les bergers, ne sont aujourd’hui pas les loups, mais bien plutôt ces institutions européennes et mondiales (OMC, Union Européenne…) qui fragilisent toujours davantage les éleveurs par leurs politiques libérales et la marchandisation du monde qu’elles organisent.
  • En réagissant durement contre la présence du loup, les bergers expriment une légitime préoccupation : celle que leurs montagnes en particulier et que tous les territoires ruraux en général restent des territoires vivants, d’activité, voués à la production. Ils refusent justement que ces territoires se transforment en espaces naturels aseptisés, avec une « agriculture de plaisance », organisés pour des touristes attirés par la vision fausse d’une nature sauvage, source de sensations fortes, mais cependant sécurisée.
    On ne répondra pas à ce véritable « impérialisme culturel » des citadins contre les territoires ruraux et de montagne par des incantations démagogiques. Des réponses pérennes sont à trouver. Et le loup n’est ici qu’un épiphénomène. Ce rapport cède trop souvent à la facilité et à la démagogie. Il n’analyse pas assez profondément les solutions à développer pour redynamiser ces montagnes confrontées à la présence du loup et y développer la filière ovine. C’est pour cela que le représentant du groupe des députés communistes et républicains juge nécessaire de s’abstenir.
    Ainsi, n’aurait-on pas dû considérer que c’est la désertification des territoires et le déclin progressif des activités humaines qui a permis le retour du loup dans des montagnes redevenues sauvages ? Et que le loup est plus la conséquence visible de la crise des zones de montagnes que sa cause ? L’économie pastorale doit être aidée et soutenue. Elle est déterminante pour maintenir une forte présence humaine dans les zones de montagne fragilisées, et plus particulièrement celles du sud des Alpes.


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Dessin réalisé « à la volée » à l’attention d’André Chassaigne, par le président de WWF Italie, durant une réunion au Parc Naturel des Abruzzes. L’Italie compte actuellement 700 loups environ… à l’origine du retour naturel du loup en France, comme l’attestent les nombreuses analyses génétiques réalisées par le laboratoire d’écologie alpine de l’Université de Grenoble. André Chassaigne a participé très activement à la commission d’enquête parlementaire sur « les conditions de la présence du loup en France et l’exercice du pastoralisme dans les zones de montagnes ». Une cinquantaine de loups actuellement dans les Alpes françaises… et peut-être un retour en Livradois-Forez dans une dizaine d’années !Le débat est ouvert…

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